Sables

15 juillet 2011 § Poster un commentaire

Sables d’Annick Goutal, 1985
Je prends le maquis avec Sables depuis 2010.
Aux chiottes les sents-bons ! Bitume, iode, tabac, fenouil, immortelles des dunes, un curry corsé, un tas de bois au soleil, une vanille masculine, un caramel salé. Avec parcimonie, derrière les oreilles, et les soirs d’été.
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Cy Twombly est mort

7 juillet 2011 § Poster un commentaire

L’Œuvre de Cy Twombly est une odyssée. On y croise tout le chant exalté de la nature et le silence aussi, les lumières blanches du monde méditerranéen si cher à l’artiste voyageur. Twombly l’Américain s’installe à Rome en 1957, il y sera enterré dans quelques jours. Il passe du temps dans les petites îles grecques, italiennes (Capri, Procida où il séjourne l’été 57). La figure de l’île, qui retient prisonnier (c’est par exemple Ogygie, l’île de Calypso qui retient Ulysse) ou qu’on espère voir apparaître au loin (c’est Ithaque), lieu de tous les dépaysements, de toutes les utopies, porte à la rêverie et à la réminiscence des grands mythes. Le pouvoir évocateur des îles, de la mer, des bateaux réveille en nous une sensation d’infini. Pensée mythologique, pensée philosophique du sublime, pouvoir évocateur du voyage et du monde naturel se tiennent. Twombly le saisit en livrant une Œuvre de geste et de mouvement qui invite à la promenade et se parcourt des yeux. Dans le blanc aérien de la toile, les interstices, les porosités, entre les signes épars, l’œil et l’esprit se glissent et cheminent. Le plus frappant est de réaliser à quel point ce cheminement de l’observateur, comme le cheminement créatif lui-même, est tiraillé par des forces contraires qui le repoussent et le fascinent.   

Le principal d’entre ces tiraillements est celui qui fait se côtoyer archaïsmes et raffinements. Formes très primitives de marquage, tâches, touches, couleurs, traces de doigts, grattages, morsures du crayon dans la toile. La main droite peint tandis que la main gauche, sinistre, défait et souille.  Cette gaucherie parfois scabreuse, abjecte, est un balbutiement de signes, comparable à celui du fou, de l’enfant ou du « primitif », de ce frémissement qui précède la culture et la civilisation. Le geste semble évident et instinctif. Twombly paraît le confirmer : « painting…is fusing of ideas, fusing of feelings, fusing projected on atmosphere ». C’est précisément cette sensation d’immédiateté, d’aisance, de souplesse qui nous saute aux yeux. Mais le délié et la rapidité du geste (« fusing ») ne sont que la partie émergée de l’iceberg. L’acte créateur chez Twombly se situe en amont, dans l’immobilité, l’observation ou la concentration. C’est dans la maîtrise des techniques et des procédés et le contrôle de lui-même qu’il refait sur la toile ce qui doit sembler fortuit : de la matière à l’état brut. Cela se fait sans répétition du ballet gestuel, sans échauffements, et c’est peut-être ce qui nous induit à penser la peinture de Twombly comme naturellement aisée et souple. La matière brute que l’artiste reconstitue résulte pourtant d’un travail de joaillier. Taillée comme une gemme elle ne paraîtra que plus évidente, comme semblent plus naturellement beaux les jardins à l’anglaise au sauvage maîtrisé, ou comme apparaît joliment simple la négligence feinte d’une coiffure. Le raffinement se déploie dans l’intimité des détails picturaux. Les enchevêtrements de lignes et les repentirs ont la délicatesse brouillonne de certaines écritures. De la rencontre de la faiblesse et de la vigueur naît une forme de perfection, à laquelle Twombly croit fortement. Il pense la possibilité d’un achèvement, d’une excellence formelle et décrit ainsi sa position d’artiste : « You try to perfect something, either an idea, a feeling or a plastic, a visual object ». Le raffinement de l’Œuvre de Twombly tient aussi à sa grande érudition, sa subtilité culturelle et notamment littéraire qui contraste avec l’aspect débridé de ces toiles. L’odyssée de l’artiste rappelle par certains aspects l’odyssée joycienne. L’auteur de Ulysses, parce que sa vue se dégradait, superposait plusieurs strates d’écritures multicolores sur un même papier. Ces manuscrits labyrinthiques bâtis à l’aveugle par James Joyce peuvent rappeler les expériences de dessin dans le noir de Twombly et les toiles dans lesquelles le signe se superpose au signe jusqu’à l’indéchiffrable. Aussi et surtout, l’Œuvre de l’artiste résonne de la poésie d’Homère, de Virgile, d’Archiloque, Rilke, Yeats, Dickinson, de Shelley et Keats et on comprend son attirance pour ces Romantiques, chez lesquels la question du sublime de la nature et de l’artifice se pose spécialement. Le divin insufflé dans la nature, fruit du mariage sublime des contraires, est d’une certaine manière aussi présent chez Twombly. A travers la main de l’artiste, l’esprit qui prend corps dans la matière brute la transfigure en une matière fétiche, habitée, à la manière des fétiches africains, masques, grigris. Le sacré a ici l’aspect brutal et effrayant des rites ancestraux, chamaniques, une spiritualité d’avant les dieux, panthéiste puisqu’elle renoue avec les forces obscures de la nature, omniprésentes dans le geste primitif de Twombly comme dans la mythologie dans laquelle il puise. Son lyrisme inspiré pourrait d’ailleurs, à travers la poésie de Rilke, être attribué à Orphée dont il reprend la figure dans un dessin, intitulé Orpheus (1975) qui exprime la survivance du chant orphique et de sa trace dans la nature et les choses. Dessin publié le 14 mai ici-même . L’on pourrait aussi penser à Pan, dieu du grand Tout, à travers lequel prend corps l’esprit de la nature et l’excitation inquiète qu’elle nous procure, la « panique » qui nous saisit au sein des grands espaces sauvages. Le lyrisme parfois exubérant de Twombly se teinte de cette inquiétude. Cela se traduit par une chape de silence recueilli et terrible, celui de la mort emmêlé aux bruissements de la vie. Il règne par exemple dans la série des Nini’s Paintings (1971) un silence absolu malgré la litanie de signes, d’arabesques, de graphies puisque rien d’autre ne peut dire la peine que ces écritures silencieuses. Dans d’autres toiles les mots sont en partie recouverts de peinture, comme retenus par le support, biffés ou tout simplement illisibles. Toutes semblent contribuer à un éloge du silence. A croire que Twombly ne s’adresse qu’à lui-même, dans des formes elliptiques ou dans le murmure de ses pattes de mouches. Ces vers de Yeats sonnent comme du sur-mesure : « Like a long-legged fly upon the stream / His mind moves upon silence.* »

*W. B. Yeats, Long-Legged Fly, verse 1, (1939) ; cité dans : Nicholas Serota, .et al, Cy Twombly – Cycles and Seasons, London : Tate Publishing / Shirmer/Mosel, 2008, p. 40

Où suis-je ?

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