Embraser

20 février 2012 § Poster un commentaire

D’anonymes fauteuils victoriens, des horloges, des lustres, un piano, des pièces emblématiques du design telles que les chaises de Gerrit Rietveld, Charles et Ray Eames ou les frères Campana, Maarten Baas fait feu de tout bois. C’est en présentant le projet Smoke qu’il sort avec les honneurs de l’école de design d’Eindhoven en juin 2002. Il y développe sa technique signature qui consiste à brûler à très haute température des éléments de bois qui prennent alors une profonde couleur noire et craquellent partiellement. La pérennité et la fonctionnalité des objets sont préservées par un laquage fin à la résine époxy. « Il y a un désir instinctif à vouloir conserver les choses telles qu’elles sont mais je pense que c’est contre-nature pour les objets de demeurer en l’état » : Maarten Baas défait et fait tout à la fois lorsqu’il sonde les valeurs historiques, esthétiques, iconiques voire marchandes des objets qu’il embrase.

Le premier aspect notable est à chercher du côté du jeu, de cette joie primaire ou enfantine qu’il y a à détruire, troubler et briser, se sentir cause en faisant s’écrouler dominos ou châteaux de sable. Faire « jeu de massacre », voilà mise en mot l’alliance oxymorique qui me guide vers l’œuvre tissée de paradoxes de M. Baas.

« Qu’est-ce que la beauté […] qu’est-ce que la perfection […] la nature n’est-elle pas belle et chaotique à la fois ? ». Il travaille la ligne courbe, cassée, irrégulière, l’asymétrie, cultive le goût de l’informe et affirme sa ferveur en ce qu’il y a d’inquiétant et d’imparfait dans l’extrême beauté. Ainsi tout le geste créateur réside dans le lustre noir et fascinant, cette patine qui est l’altération par le feu (et le temps) de l’objet et dont la subsistance intérieure de ce dernier est la condition nécessaire. M. Baas s’écarte de la destruction effective pour n’en montrer que l’idée, là se loge le raffinement et la grâce décousue de ce qu’il produit. Cette esthétique de la ruine n’est pas sans rappeler le penchant des Romantiques pour l’irrégularité, la disproportion, les lézardes, les faiblesses, et la coexistence des paradoxes plutôt que leur exclusion ou leur résolution. En jouant avec le feu M. Baas s’amuse d’ailleurs des frontières classiques de l’art et du design. Le mode de production de ses objets est autonome puisqu’il travaille en atelier entouré d’une dizaine d’assistants, chaque pièce est unique, numérotée, signée et échappe au circuit traditionnel du design mobilier pour être exposée et vendue en galeries. Son travail est également présent dans les musées (par exemple au Rijkmuseum d’Amsterdam, au musée des Beaux arts de Montréal ou au musée des Arts décoratifs de Paris). S’il reconnaît des sources artistiques comme le courant surréaliste et les œuvres d’Arman (notamment le Fauteuil d’Ulysse et le Piano de Néron, 1965) il laisse planer le doute sur son statut de créateur et celui de ses pièces en se faisant rare et peu bavard auprès des journalistes. Cependant l’impertinence un peu punk qu’il applique à ses hommages-parricides et son attirance pour l’imperfection le distinguent assurément du designer pur qui lui œuvre dans la courtoisie des formes (« mettre les formes » pourrait-on dire du rôle du designer comme de la politesse). Son irrévérence désacralise les icônes du mobilier, le feu dans sa dimension purificatrice les redore. Maarten Bass professe avec chaque nouvelle pièce sa foi en une beauté moins lisse, en un devenir libre des objets, en la grâce des paradoxes.

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