Trancher

6 juin 2013 § Poster un commentaire

Le bijou est au corps féminin ce que la mutilation est à la statuaire grecque. Parce qu’il segmente le cou, le bras, le doigt, il bouscule l’intégrité de la silhouette et soustrait la partie au tout, en faveur de l’imagination et de la fantaisie.

Embraser

20 février 2012 § Poster un commentaire

D’anonymes fauteuils victoriens, des horloges, des lustres, un piano, des pièces emblématiques du design telles que les chaises de Gerrit Rietveld, Charles et Ray Eames ou les frères Campana, Maarten Baas fait feu de tout bois. C’est en présentant le projet Smoke qu’il sort avec les honneurs de l’école de design d’Eindhoven en juin 2002. Il y développe sa technique signature qui consiste à brûler à très haute température des éléments de bois qui prennent alors une profonde couleur noire et craquellent partiellement. La pérennité et la fonctionnalité des objets sont préservées par un laquage fin à la résine époxy. « Il y a un désir instinctif à vouloir conserver les choses telles qu’elles sont mais je pense que c’est contre-nature pour les objets de demeurer en l’état » : Maarten Baas défait et fait tout à la fois lorsqu’il sonde les valeurs historiques, esthétiques, iconiques voire marchandes des objets qu’il embrase.

Le premier aspect notable est à chercher du côté du jeu, de cette joie primaire ou enfantine qu’il y a à détruire, troubler et briser, se sentir cause en faisant s’écrouler dominos ou châteaux de sable. Faire « jeu de massacre », voilà mise en mot l’alliance oxymorique qui me guide vers l’œuvre tissée de paradoxes de M. Baas.

« Qu’est-ce que la beauté […] qu’est-ce que la perfection […] la nature n’est-elle pas belle et chaotique à la fois ? ». Il travaille la ligne courbe, cassée, irrégulière, l’asymétrie, cultive le goût de l’informe et affirme sa ferveur en ce qu’il y a d’inquiétant et d’imparfait dans l’extrême beauté. Ainsi tout le geste créateur réside dans le lustre noir et fascinant, cette patine qui est l’altération par le feu (et le temps) de l’objet et dont la subsistance intérieure de ce dernier est la condition nécessaire. M. Baas s’écarte de la destruction effective pour n’en montrer que l’idée, là se loge le raffinement et la grâce décousue de ce qu’il produit. Cette esthétique de la ruine n’est pas sans rappeler le penchant des Romantiques pour l’irrégularité, la disproportion, les lézardes, les faiblesses, et la coexistence des paradoxes plutôt que leur exclusion ou leur résolution. En jouant avec le feu M. Baas s’amuse d’ailleurs des frontières classiques de l’art et du design. Le mode de production de ses objets est autonome puisqu’il travaille en atelier entouré d’une dizaine d’assistants, chaque pièce est unique, numérotée, signée et échappe au circuit traditionnel du design mobilier pour être exposée et vendue en galeries. Son travail est également présent dans les musées (par exemple au Rijkmuseum d’Amsterdam, au musée des Beaux arts de Montréal ou au musée des Arts décoratifs de Paris). S’il reconnaît des sources artistiques comme le courant surréaliste et les œuvres d’Arman (notamment le Fauteuil d’Ulysse et le Piano de Néron, 1965) il laisse planer le doute sur son statut de créateur et celui de ses pièces en se faisant rare et peu bavard auprès des journalistes. Cependant l’impertinence un peu punk qu’il applique à ses hommages-parricides et son attirance pour l’imperfection le distinguent assurément du designer pur qui lui œuvre dans la courtoisie des formes (« mettre les formes » pourrait-on dire du rôle du designer comme de la politesse). Son irrévérence désacralise les icônes du mobilier, le feu dans sa dimension purificatrice les redore. Maarten Bass professe avec chaque nouvelle pièce sa foi en une beauté moins lisse, en un devenir libre des objets, en la grâce des paradoxes.

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Minauder

27 octobre 2011 § Poster un commentaire

 Lanvin

Tapis – Turquie

20 mai 2011 § Poster un commentaire

 

Le souci du geste

9 mai 2011 § Poster un commentaire

calendrier perpétuel Bilancia, 1959. Enzo Mari. Chez Artemide aujourd’hui
 

Jour après jour et mois après mois, le calendrier perpétuel BilanciaBalance, invite à juger par nous-mêmes du poids des ans. Par un jeu d’équilibres et de déséquilibres visuels à mesure que les réglettes sont déplacées, il se rapproche des balances dites romaines : un bras, un curseur et puis un poids, ici celui écrasant de la perpétuité. Lourd de sens mais au dessin délicat où rien n’est de trop, l’objet se révèle d’une grande légèreté. Le calendrier perpétuel propose un temps sans trace, oublieux, quand l’éphéméride le détruit et l’agenda le conserve. La rigidité des baguettes de la  Bilancia cache une parfaite souplesse chronologique, le temps devenu subjectif (je fais la démarche −ou non− de le tenir à jour) s’accommode au paresseux, au figé, au traînard, à l’empressé. Place est laissée au choix, à la promesse apaisante d’une certaine maîtrise. Aussi son égrainage rassurant évoque-t-il celui des komboloï grecs, chapelets laïcs pour faire passer le temps, petits meubles de poche journellement dégainés.

Pas de tiédeur pourtant dans ce mariage oxymorique de la pesanteur et de la légèreté, et l’audace d’un tel objet talonne en réalité sa délicatesse.  

En ouvrant le champ à la prudence il va à l’encontre des rythmes actuels où, dans une économie de l’urgence et de la compétition, la précipitation prévaut. Ce droit à l’hésitation comme réponse esthétique à notre monde qui se hâte est et était un geste civique fort. D’autant plus à la veille des années soixante, en pleines Trentes Glorieuses. Avec Bilancia Enzo Mari a peut-être finalement près de trente ans d’avance sur le SLOW movement, d’ailleurs né en Italie avec SLOWfood et dont le concept se propage aujourd’hui au monde entier et à tous les domaines (style de vie, urbanisme, déplacements, design…). L’échelle de temps du calendrier caresse alors une nouvelle échelle de valeurs : lenteur, application, écologie (ni pile, ni papier) enfin et surtout durabilité, quitte à sacrifier un peu de la fonctionnalité de l’objet à l’élégance des choses éternelles. Pas aisé en effet pour qui est entouré d’automatique, de digital, aujourd’hui de numérique, de gérer ce temps enchaîné au geste. Tandis que pour nous en faire gagner la technologie fait disparaître peu à peu les tâches quotidiennes, Bilancia offre au contraire une nouvelle sensualité au temps, contact de l’objet et de la main, toucher lisse, vue d’un mécanisme que la simplicité a mis à nu, possible cliquetis du curseur. Le geste, parce que mis en péril est précieux, il est la valeur ajoutée à l’objet, ce qui l’embellit voire nous embellit nous-mêmes qui l’accomplissons. Conscients de sa valeur, l’effort que nous portons d’un jour à l’autre à ce rite de « passage » nous place sur le fil du plaisir et du déplaisir. Vécu comme une ascèse, sacralisé, le moment nous appartient autant que nous nous y dévouons. Peut-être est-il à rechercher, campée dans ces soupçons de contraintes complices, la joie du geste pour lui-même et de l’effort prudent.

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