En pays de Cocagne

20 novembre 2015 § Poster un commentaire

C’est l’histoire d’un homme qui se fraie un chemin à coups de cuiller dans une montagne de bouillie, en surplomb d’une mer de lait. Une ventrée plus tard et quelques pas plus loin, il s’apprête à franchir un plessis de saucisses quand un cochon tout frais rôti vient à sa rencontre, la côte offerte, un couteau fiché en bandoulière dans la couenne. L’entame est déjà faite et le cochon insistant. Alors c’est par politesse qu’il le mange, comme l’oie bien grillée qui, après avoir déployé la nappe empesée des grands jours, vient se coucher à ses pieds dans un plat demi-creux en argent.

L’histoire ne dit pas s’il goûte aux galettes qui poussent en bord de route comme le chiendent, aux tuiles de tartes au flan et au miel du grand potdemieler au pied duquel sont allongés un clerc, un paysan et un soldat qu’il rejoint bientôt. Un bel œuf à la coque dodeline jusqu’à eux pour faire largesse de son petit corps mais il est trop tard, les quatre siestent là, bienheureux, étreints à chaque couture, fondus au sol, tout au régal de leur pesanteur. Car en pays de Cocagne plus on dort et plus on gagne.

D’après le Pays de Cocagne, Pieter Bruegel, 1567, à la Alte Pinakothek de Munich.

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Java

13 octobre 2015 § Poster un commentaire

Il s’agit de s’amuser, ici maintenant et avec tous, comme de savourer le chocolat noir très noir et la gnôle de tonton. Le défi est manifeste, tant de fois le plaisir se noie dans l’embarras.

Au crayon pourpre je me taille des yeux de silex pour les frotter aux yeux des autres. Je me fais à la nuit. J’enfile mon costume, j’ébouriffe, je plume, je me maquille, me parfume, je saupoudre en musique et sur toutes les faces, A puis B. Dans le temps infini et solitaire de la toilette mon attention se perd doucement, comme l’œil au spectacle d’une mer étale. Peu m’importe de sortir, je suis déjà à la fête.

Cette nuit le temps s’allonge à notre place. De part et d’autre : des peaux de prunes, prunes et cuites au sel de la côte, fardées, qui ondulent. Des repus, des à repaître, des regards froissés, des petites langues très imagées. Petites lampées d’un bouillon brûlant où trempe le jour qui pointe.


Trois bouchées sur la fête. Paru le 7 nov.

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Le nécessaire

10 juin 2015 § Poster un commentaire

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La Boixe, mai 2015  Nécessaire à parfum et cosmétiques en pâte de verre (bouchons bleu-nuit, Art déco)

Les fleuves, les rigoles, les canaux

15 janvier 2015 § Poster un commentaire

Voir si près, si gros, si nombreux sur les écrans, des hommes perclus de la douleur du deuil, souffles courts, la seconde d’avant solides et celle d’après sonnés, qui en d’autres temps ou d’autres climats auraient pleuré en paix. (Mais parfois le monde veut que la peine se dise, et l’entendre plutôt que l’écouter).

De fait, étudier les visages émus, cheminer de l’un à l’autre, sonder les fleuves, les rigoles, les canaux.

Le lendemain, comme dans tout bon chagrin, en vouloir au soleil de se lever. Et le dire.

Le surlendemain, joindre aux courbatures et à la peine l’embarras d’entendre, encore et encore, ce qui ressemble comme deux larmes à nos propres pleurs, ce mauvais enregistrement de notre voix qu’on voudrait ne jamais avoir à réécouter, celui dont on se dit que c’est nous, mais pas tout à fait.

Le rôti sans pareil

29 novembre 2012 § 1 commentaire

Tandis que les Américains viennent de célébrer Thanksgiving et les Strasbourgeois de déclarer ouvert le 442ème marché de Noël, tandis que les dindes comptent leurs morts et qu’ici les kougelhopfs kougelhopfent, me vient l’envie d’évoquer un plat réjouissant découvert la semaine passée. Le rôti sans pareil, version décadente du fruit déguisé, de l’œuf Kinder et du Mange-Poussin. Soit une dodue outarde fourrée d’une dinde fourrée d’une oie fourrée d’un faisan fourré d’un poulet fourré d’un canard fourré d’un pintadeau fourré d’une sarcelle fourrée d’une bécasse fourrée d’une perdrix fourrée d’un pluvier fourré d’un vanneau fourré d’une caille fourrée d’une grive fourrée d’une alouette fourrée d’un ortolan fourré d’un becfigue fourré d’une désopilante olive fourrée aux anchois. Ce tour de force culinaire est tiré de l’Almanach Gourmand (8 volumes, 1803-1812) de Grimod de la Reynière, dandy parisien et gastronome avisé, réputé pour ses banquets hebdomadaires loufoques. (Je m’étonne que ce monsieur De la Reynière ne fût lui-même alsacien lorsqu’on connaît le trouble un brin obsessionnel qu’entretiennent ceux-ci pour la bonne chère, marché de Noël ou pas. Certains vivent d’ailleurs dans des maisons de pain d’épice avec un munster pour oreiller et une knack pour traversin). De nos jours la variante anglaise du rôti-sans-pareil est appelée un three-bird roast, la variante cajun un turducken (turckey, duck, chicken) que l’on peut traduire par dindonaroulet voire poulanardinde. Et si l’on imbrique le tout dans un cygne, un mouton et un bœuf voilà ledit rôti à la mode moyenâgeuse ou romaine. Dans tous les cas on conseillera de faire suivre la gigogne par le jogging.

Comme il y a le théâtre dans le théâtre, les œufs de Fabergé, les romans à tiroirs, les vaches Kiri sur les boucles d’oreilles de la vache Kiri, les mises en abyme, le motif du miroir en peinture (illustration : Les époux Arnolfini, détail, Jan Van Eyck, 1434)…il y a ce rôti vertigineux, baroque et culotté. 

Être été

30 juin 2011 § Poster un commentaire

 Le monde d’Hermès, ss 2007

L’été est aimable parce que propice à la fiction. Jamais le corps n’est plus présent tandis que jamais davantage l’esprit ne divague. Rêver d’escales, de belles et bonnes choses, dans un corps et affuté et indolent. Le fantasme du dépaysement et du voyage ravive notre foi en la beauté, une résistance au faux air de laisser-aller.

Va-nu-pieds

29 juin 2011 § Poster un commentaire

Bottega Veneta

Chloé

Le choix de la sandale est une étrange histoire estivale de bride et de liberté.

Où suis-je ?

Catégorie Divers sur Tenter Spielmann.