Cheminer

5 février 2016 § Poster un commentaire

C’est un château qu’on pénètre, une embrasure, un cran, un pli, un coup de marteau, peut-être une ruine.

C’est une poignée de boutons d’or, l’allié de nos heures libres, l’objet de nos soucis, étrange et familier.

C’est un chemin qu’on prend, qu’on emprunte plutôt.

Tendons le bras, le col, le cou pour nous en saisir et marcher, dans la combine ou dans la boue.

 

texte de commande pour Annie Sibert, joaillière et artiste.

En pays de Cocagne

20 novembre 2015 § Poster un commentaire

C’est l’histoire d’un homme qui se fraie un chemin à coups de cuiller dans une montagne de bouillie, en surplomb d’une mer de lait. Une ventrée plus tard et quelques pas plus loin, il s’apprête à franchir un plessis de saucisses quand un cochon tout frais rôti vient à sa rencontre, la côte offerte, un couteau fiché en bandoulière dans la couenne. L’entame est déjà faite et le cochon insistant. Alors c’est par politesse qu’il le mange, comme l’oie bien grillée qui, après avoir déployé la nappe empesée des grands jours, vient se coucher à ses pieds dans un plat demi-creux en argent.

L’histoire ne dit pas s’il goûte aux galettes qui poussent en bord de route comme le chiendent, aux tuiles de tartes au flan et au miel du grand potdemieler au pied duquel sont allongés un clerc, un paysan et un soldat qu’il rejoint bientôt. Un bel œuf à la coque dodeline jusqu’à eux pour faire largesse de son petit corps mais il est trop tard, les quatre siestent là, bienheureux, étreints à chaque couture, fondus au sol, tout au régal de leur pesanteur. Car en pays de Cocagne plus on dort et plus on gagne.

D’après le Pays de Cocagne, Pieter Bruegel, 1567, à la Alte Pinakothek de Munich.

oeufbruegel

15 novembre 2015 § Poster un commentaire

parisnov2015

parisnov2015b

Java

13 octobre 2015 § Poster un commentaire

Il s’agit de s’amuser, ici maintenant et avec tous, comme de savourer le chocolat noir très noir et la gnôle de tonton. Le défi est manifeste, tant de fois le plaisir se noie dans l’embarras.

Au crayon pourpre je me taille des yeux de silex pour les frotter aux yeux des autres. Je me fais à la nuit. J’enfile mon costume, j’ébouriffe, je plume, je me maquille, me parfume, je saupoudre en musique et sur toutes les faces, A puis B. Dans le temps infini et solitaire de la toilette mon attention se perd doucement, comme l’œil au spectacle d’une mer étale. Peu m’importe de sortir, je suis déjà à la fête.

Cette nuit le temps s’allonge à notre place. De part et d’autre : des peaux de prunes, prunes et cuites au sel de la côte, fardées, qui ondulent. Des repus, des à repaître, des regards froissés, des petites langues très imagées. Petites lampées d’un bouillon brûlant où trempe le jour qui pointe.


Trois bouchées sur la fête. Paru le 7 nov.

Capture d’écran 2015-11-09 à 17.44.31

Les fleuves, les rigoles, les canaux

15 janvier 2015 § Poster un commentaire

Voir si près, si gros, si nombreux sur les écrans, des hommes perclus de la douleur du deuil, souffles courts, la seconde d’avant solides et celle d’après sonnés, qui en d’autres temps ou d’autres climats auraient pleuré en paix. (Mais parfois le monde veut que la peine se dise, et l’entendre plutôt que l’écouter).

De fait, étudier les visages émus, cheminer de l’un à l’autre, sonder les fleuves, les rigoles, les canaux.

Le lendemain, comme dans tout bon chagrin, en vouloir au soleil de se lever. Et le dire.

Le surlendemain, joindre aux courbatures et à la peine l’embarras d’entendre, encore et encore, ce qui ressemble comme deux larmes à nos propres pleurs, ce mauvais enregistrement de notre voix qu’on voudrait ne jamais avoir à réécouter, celui dont on se dit que c’est nous, mais pas tout à fait.

Trancher

6 juin 2013 § Poster un commentaire

Le bijou est au corps féminin ce que la mutilation est à la statuaire grecque. Parce qu’il segmente le cou, le bras, le doigt, il bouscule l’intégrité de la silhouette et soustrait la partie au tout, en faveur de l’imagination et de la fantaisie.

Jardiner

1 mars 2013 § Poster un commentaire

soupçons de contrainte from TenterSpielmann on Vimeo.

Le rôti sans pareil

29 novembre 2012 § 1 commentaire

Tandis que les Américains viennent de célébrer Thanksgiving et les Strasbourgeois de déclarer ouvert le 442ème marché de Noël, tandis que les dindes comptent leurs morts et qu’ici les kougelhopfs kougelhopfent, me vient l’envie d’évoquer un plat réjouissant découvert la semaine passée. Le rôti sans pareil, version décadente du fruit déguisé, de l’œuf Kinder et du Mange-Poussin. Soit une dodue outarde fourrée d’une dinde fourrée d’une oie fourrée d’un faisan fourré d’un poulet fourré d’un canard fourré d’un pintadeau fourré d’une sarcelle fourrée d’une bécasse fourrée d’une perdrix fourrée d’un pluvier fourré d’un vanneau fourré d’une caille fourrée d’une grive fourrée d’une alouette fourrée d’un ortolan fourré d’un becfigue fourré d’une désopilante olive fourrée aux anchois. Ce tour de force culinaire est tiré de l’Almanach Gourmand (8 volumes, 1803-1812) de Grimod de la Reynière, dandy parisien et gastronome avisé, réputé pour ses banquets hebdomadaires loufoques. (Je m’étonne que ce monsieur De la Reynière ne fût lui-même alsacien lorsqu’on connaît le trouble un brin obsessionnel qu’entretiennent ceux-ci pour la bonne chère, marché de Noël ou pas. Certains vivent d’ailleurs dans des maisons de pain d’épice avec un munster pour oreiller et une knack pour traversin). De nos jours la variante anglaise du rôti-sans-pareil est appelée un three-bird roast, la variante cajun un turducken (turckey, duck, chicken) que l’on peut traduire par dindonaroulet voire poulanardinde. Et si l’on imbrique le tout dans un cygne, un mouton et un bœuf voilà ledit rôti à la mode moyenâgeuse ou romaine. Dans tous les cas on conseillera de faire suivre la gigogne par le jogging.

Comme il y a le théâtre dans le théâtre, les œufs de Fabergé, les romans à tiroirs, les vaches Kiri sur les boucles d’oreilles de la vache Kiri, les mises en abyme, le motif du miroir en peinture (illustration : Les époux Arnolfini, détail, Jan Van Eyck, 1434)…il y a ce rôti vertigineux, baroque et culotté. 

De la chair

11 septembre 2012 § Poster un commentaire

Article de commande écrit il y a quelques mois. Compte-rendu d’une des plus belles visites de l’année, l’exposition Lucian Freud Portraits, au sein de la National Portrait Gallery de Londres. (9 février – 27 mai 2012)

Unanimement bien reçue et bien relayée par les médias, elle offre au regard du visiteur soixante-dix années de l’Œuvre de Freud, à travers cent-trente toiles dont quelques-unes inédites, en provenance de collections privés et de prêts internationaux. La disposition relativement chronologique permet, au fur et à mesure de la déambulation, de pointer clairement l’évolution de ses choix d’artiste, de sa peinture et de ses sujets. Comment par exemple il renonce à la minutie de ses portraits de jeunesse, des glacis presque flamands réhaussés de tracés fins, à la faveur d’une figuration plus expressioniste et comment se faisant il ne perd rien ni de son acuité ni de sa précision. Son attachement aux détails qui n’épargnent ni le modèle ni le spectateur -tâche de vin, écaille d’un vernis bleu, maigreur d’une épaule,  bourrelet d’un flanc, couperose- sous ses abords crus et cruels semble finalement davantage relever d’une attention familière et presque tendre à ses sujets amis. La palette, très belle, de teintes rabattues, douces, terreuses ou froides est aussi délicate que le regard est franc et sans détour. Une proximité implacable, un tant soit peu étouffante, qui chiffonne les corps et dévoile, toujours évasivement, un peu du drame qui se joue là. Les situations sont grotesques : risibles et pourtant imperméables à la moquerie. Et c’est un malaise fascinant qui l’emporte. La dernière œuvre de l’exposition, laissée inachevée sur son chevalet à la mort de l’artiste, donne elle la clef du travail de Freud à l’échelle du tableau, une étrange progression en spirale du cœur aux périphéries de la toile. A défaut de point final, clôre la visite sur l’imperfection si révélatrice de son ultime œuvre est un geste intelligent et qui sied à la peinture de Lucian Freud, arrimée à tout ce que la singularité étrange des êtres a d’éloquent.

Parfumer

21 juin 2012 § Poster un commentaire

Le miroir, bien avant le regard des foules, condamne tout ou partie de l’audace dans le jour sous lequel nous nous dévoilons. Dans la toilette comme dans le rêve, la fantaisie commence là où l’œil se ferme. Ainsi le parfum, parure invisible, n’oblige qu’à peu de compromis. Il a toujours été d’usage en parfumerie d’avoir recours à des matières premières qui frôlent la pestilence et qui font par leurs facettes taillées à la hache tout l’intérêt, toute la carrure et paradoxalement toute la subtilité des grands parfums. Les maisons de niche revendiquent aujourd’hui odeurs de cheveux voire de culotte sales, de sueur, de corruption qui semblent rappeler à celui ou celle qui ose le porter, à son entourage, la mortalité des êtres et les racines même de la parfumerie, d’abord destinée à chasser miasmes et fléaux tels que la Grande Peste et donc à se mêler à la puanteur de la mort et des villes. C’est en quelque sorte prendre de court le temps et révéler le pourrissement en devenir de la floraison, à la manière des memento mori. Et porté à même la peau, siège extérieur de l’intime, ce memento décline lentement en sillage puis se tait.

Où suis-je ?

Catégorie Ecrits sur Tenter Spielmann.